La crise du logement – Partie 1: les femmes locataires

Fanny-Louise Senécal,  intervenante sociale
Célia-Félixe Dagenais, carrière été

Portrait de la situation

Il y a une crise du logement qui touche l’ensemble du Québec, avec des taux d’inoccupation records dans plusieurs villes. Alors que ceux-ci sont considérés sains pour le marché immobilier privé à 3%, celui de la Ville de Sherbrooke est descendu à 1,3% en 2020. Du jamais vu en 15 ans! Le logement est régi par le marché privé, qui fonctionne selon l’offre et la demande. En ce moment, on constate que la demande est très forte, plusieurs personnes se retrouvent sans logement et sont à la recherche d’un endroit à louer. Ceci permet aux propriétaires d’hausser les prix, sachant qu’il y a tellement de personnes qui ont besoin de ce loyer qu’inévitablement quelqu’un acceptera son offre. Ainsi, les propriétaires ont pu se permettre d’augmenter leurs loyers de manière considérable, soit d’une moyenne de 16 % en un an! Seulement la crise ne vient pas d’hier. Chaque année, plusieurs ménages locataires se retrouvent à la rue le 1 juillet, faute de ne pas avoir trouvé de logement abordable et salubre ; l’écart entre les riches et les pauvres ne fait qu’augmenter et les conséquences tant sur l’itinérance, la consommation problématique de substances psychoactives, le décrochage scolaire et les troubles de santé mentale. Le besoin de base de se loger lorsqu’il n’est pas rempli à un effet significatif sur les conditions de vie des personnes.

Croyez-le ou non, la crise du logement touche directement la consommation de substances psychoactives chez les filles et les femmes en Estrie! C’est d’ailleurs l’un des trois enjeux ciblés par la table des groupes de femmes de l’Estrie, pour améliorer les conditions de vie des femmes dans notre région. Pour mieux comprendre la crise du logement, nous vous invitons à lire cet article de Mickaël Bergeron, chroniqueur à La Tribune.

Rappelons-nous que le droit au logement fait partie des droits sociaux reconnus par la Charte des droits et libertés de la personne et par les Nations-Unies. Pourtant, il n’existe aucune mesure législative pour exécuter ce droit et le nombre de logements sociaux est loin d’être suffisant pour améliorer les conditions de vie des femmes à risque d’itinérance.

Les femmes locataires

Comme mentionné plus haut, la Table régionale des groupes de femmes de l’Estrie a reconnu que le logement fait partie des trois enjeux les plus urgents à l’amélioration des conditions de vie des Estriennes. Il est essentiel pour comprendre la situation de s’intéresser aux statistiques économiques, d’après une analyse différenciée selon le genre, dans une approche intersectionnelle. Grâce à elle nous pouvons constater qu’il existe un écart incontestable entre l’égalité de droits et l’égalité de faits (ce que les femmes ont légalement le droit versus la réalité qu’elles vivent au plan égalitaire).

Selon le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) tous les ménages qui dépensent plus de 30% de leur revenu pour se loger sont à risque d’itinérance. Les dernières statistiques à ce sujet montrent que cette réalité touche 17 000 ménages locataires à Sherbrooke. Parmi ces ménages, la moitié sont des locataires vivant seul.es et la majorité de ceux-ci sont des femmes. Il n’est pas étonnant que les femmes constituent cette majorité quand 4,3 femmes sur 10, à Sherbrooke, dépensent plus de 30% pour se loger. C’est près de la moitié! Non seulement les femmes sont-elles plus nombreuses à être locataires, mais elles courent davantage de risques de consacrer plus de 30% ou de 50% de leur revenu pour se loger. Selon Marie-Danielle Larocque, agente à la vie associative ConcertAction Femmes Estrie (2019), les femmes de 15 à 24 ans sont les plus touchées par cette réalité. Ce sont elles qui dépensent jusqu’à 50% et plus de leur revenu pour assumer un loyer. En ce qui a trait aux femmes de 75 ans, elles déboursent en moyenne 30% de leur revenu.

Cette disparité s’explique pour l’essentiel par l’écart de revenus qui persiste entre les hommes et les femmes. En effet, selon l’Institut de la statistique du Québec (2021), les femmes gagnent environ 2,83 $/h de moins que leurs équivalents masculins, ce qui représente 2,3 % de moins de leur salaire. Alors que l’écart salarial se fait toujours sentir, on se rend compte que la majorité de ces femmes doivent aussi débourser davantage pour subvenir à leurs besoins de base, dont se loger. Elles sont donc plus à risque d’itinérance.

Il va sans dire que ces facteurs contribuent grandement à la création de pauvreté systémique chez les femmes. Cette précarité explique à la fois, le faible taux de femmes propriétaires et les conditions difficiles des femmes locataires. Que ce soit les violences que certaines tolèrent pour garder un logement, l’insalubrité de ce dernier ou l’obligation de se retrouver en colocation afin de s’offrir un logement, les femmes rencontrent plusieurs obstacles qui s’apparentent fréquemment à de l’itinérance, qu’elles aient un toît ou non. Certaines devront rester avec un.e conjoint.e violent.e faute d’avoir un endroit où habiter. Comme l’explique le FRAPRU dans l’un de ses dossiers noirs (publication sur le logement et la pauvreté):

Les difficultés économiques ne représentent qu’un aspect de la réalité des femmes locataires. La discrimination lors de la recherche d’un logement en fait aussi partie, surtout pour les mères de famille, les femmes immigrantes ou celles à l’aide sociale. L’intimidation, le harcèlement et même le harcèlement sexuel sont aussi le lot de bien des femmes lorsqu’elles vivent en appartement. Citons là aussi le rapport de la Commission populaire itinérante: «Ces pratiques toucheraient tout particulièrement les femmes. Il y a des cas où les propriétaires ou les gérants d’immeubles proposent des réductions du coût du loyer ou des délais de paiement en échange de rapports sexuels».

Peu importe la classe sociale dans laquelle nous nous trouvons, nous sommes à risque de développer un usage problématique de substances psychoactives. Cependant, les femmes qui vivent des violences conjugales, des violences à caractères sexuels, de l’itinérance, de l’isolement social, etc. ont toutes des facteurs aggravants qui contribuent au développement de dépendance et d’usage problématique de substances psychoactives. L’impact de la hausse des loyers est ainsi multifactoriel. En ce sens qu’elle augmente la précarité économique des femmes, leurs vulnérabilités aux violences conjugales et à caractères sexuels, ainsi que leurs risques en lien avec la consommation de substances.

Dans un contexte de crise du logement, les femmes n’ont que trop peu de choix abordables, salubres et sécuritaires. Elles sont non seulement systématiquement plus pauvres que les hommes en raison des dépenses associées à leur logement et de l’écart salarial, mais elles sont aussi plus à risque de vivre de la violence de la part de leur.s propriétaire.s, concierge, voisin.s ou coloc.s, en raison de leur genre. Elles font souvent face à un non-choix quant au lieu et/ou aux conditions dans lesquelles elles devront vivre. La hausse des loyers ne fait que fragiliser leur situation déjà précaire. Cela explique pourquoi la majorité des personnes qui sont en liste d’attente pour un logement social sont des femmes!

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